LES ORIGINES DU GHETTO


Représentation du ghetto de Venise (Source: Vivre Venise)

Le terme ghetto, qui signifie fonderie en italien, est issu de l’histoire juive où il désignait à l’origine le quartier mis en place par les autorités de Venise au XVIe siècle afin de cantonner l’immigration juive,  jugée menaçante, à certains quartiers de la ville.

L’utilisation du terme s’est répandue et « ghetto » a fini par désigner, en Europe, l’ensemble des quartiers urbains où vivaient les communautés juives.

Le ghetto aux Etats-Unis

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle les États-Unis connaissent une vague d’immigration sans précédent dans leur histoire. L’année 1917 est le point culminant de cette période de forte migration avec pas moins d’un million d’entrées sur le territoire américain.

Arrivée de migrants à Ellis Island

Les immigrants sont principalement originaires d’Europe, les États-Unis s’étant dotés de lois interdisant l’entrée des personnes originaires d’Asie (Chine, Japon) sur leur territoire.  Les plus gros pourvoyeurs de populations migrantes d’Europe sont, dans un premier temps,  les pays du nord (Allemagne, Irlande, etc) et, surtout à partir des années 1900, les pays du sud et de l’est ( Italie, Grèce, Pologne,etc) de l’Europe. Les principales raisons de l’immigration sont la misère qui touche les pays européens, notamment dans les milieux ruraux, et la situation politique tendue et instable qui prévalant dans certains de ces pays. Parmi ces populations originaires d’Europe on retrouve des communautés juives principalement originaires d’Allemagne et des pays de l’est comme la Pologne et la Russie. Ces populations immigrent aux États-Unis afin de fuir les violences (pogroms) dont elles sont régulièrement victimes à l’époque.

Les populations fraichement immigrées s’installent d’abord dans les villes où elles arrivent, c’est le cas de New York l’un des principaux ports d’arrivée aux États-Unis via l’île spécialement dédiée à l’accueil des immigrants, Ellis Island. Celles-ci se regroupent par origines dans certains quartiers qui finissent par devenir de véritables quartiers distinctifs. C’est le cas de Little Italy sur l’île de Manhattan, un quartier qui regroupait une très forte communauté italienne.

Les quartiers de New York où résident alors les Juifs, comme Brooklyn, prennent à leur tour le nom de ghetto.

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LA FORMATION DES QUARTIERS URBAINS NOIRS

La présence des Noirs aux États-Unis remonte aux XVIIe siècle, puisque que les premiers esclaves africains furent débarqués en 1619. A partir de cette date des millions d’Africains furent déportés vers les États-Unis afin de servir de main-d’œuvre servile dans l’agriculture alors en pleine expansion. La majorité des esclaves sont alors vendus dans le sud des États-Unis (Virginie, Georgie, Caroline du nord et du sud, Alabama, Mississippi…) où se trouvaient les grandes plantations agricoles (coton, tabac, etc).  L’esclavage a aussi existé dans des états situés plus au nord comme le Kentucky et l’Illinois. « L’institution particulière », nom donné aux États-Unis à l’esclavage, a perduré jusqu’à la seconde partie du XIXe siècle. Elle a été abolie suite à la victoire des états du nord sur les états du sud, organisés en confédération,  lors de la guerre de Sécession (1861-1865).

La Grande Migration

Au lendemain de la guerre de Sécession, en 1865, plus de 90% des Africains-Américains vivent dans le sud des États-Unis. La population noire est en majorité composée d’anciens esclaves libérés auxquels s’ajoutent quelques milliers de Noirs libres, parvenus à racheter leur liberté ou affranchis par leur maitre bien avant l’abolition de l’esclavage.

A la fin du XIXe siècle, les états sudistes se dotent progressivement de lois discriminantes à l’encontre des Noirs. Le but avoué de ces lois est de rétablir l’ordre sociale  qui existait avant la guerre de Sécession et donc de remettre les Noirs, considérés comme inférieurs, à « leur place ». Ainsi plusieurs états du sud mettent en place des lois légalisant la ségrégation urbaine et sociale mais aussi politique puisque les Noirs perdent progressivement les droits civiques obtenus à la suite de l’abolition de l’esclavage.

En 1896, la Cour Suprême des États-Unis déclare légale la ségrégation dans les états du sud basée sur le principe « séparés mais égaux » suite à l’affaire Plessy contre Freguson. L’ensemble de ces lois discriminatoires sont connues sous le nom de Jim Crow Laws (Lois Jim Crow), du nom d’une célèbre chanson appartenant au répertoire des minstrels shows, spectacles itinérants où des comédiens blancs grimés en Noirs parodiaient la supposée manière de vivre de ces derniers.

A côté de ces législations discriminantes différentes organisations prônant la suprématie blanche se développent dans le sud. C’est le cas du Klu Klux Klan, fondé dès 1865 en Georgie et connu pour ses attaques parfois meurtrières à l’encontre des populations noires mais aussi de toutes personnes remettant en cause l’ordre établi dans le sud.

Tout contact rapproché entre les populations noires et blanches était prohibé, sauf dans certains cas notamment professionnel, et tout manquement à ces règles était violemment réprimandé.

On constate ainsi, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, une multiplication des lynchages, on recense au total 3 445 lynchages de Noirs officiellement connus entre 1882 et 1968. Très violents, puisqu’ils étaient généralement accompagnés de tortures et de mutilations, les lynchages ont été un moyen de préserver l’ordre social par la terreur.

Lynchage de Thomas Shipp et Abram Smith à Marion, Indiana, 7 août 1930

C’est dans ce contexte difficile sur le plan politique, social mais aussi économique, puisque les discriminations restreignent les possibilités d’emplois des Noirs qui se retrouvent cantonnés à des activités pénibles et peu rémunérées comme femme de ménage et métayers, que l’on assiste à un mouvement de migration d’une importante partie de la population noire du sud vers le nord.  Si au début du siècle, les Noirs quittant le sud pour le nord ne sont que quelques milliers le mouvement s’accélère durant la Première Guerre Mondiale. En effet, durant cette période l’industrie de guerre tourne à plein régime et réclame une main-d’œuvre importante. Beaucoup de Noirs sont alors recrutés par des usines comme celle de Ford et General Motors situées à Detroit où ils perçoivent de meilleurs salaires, même si ceux-ci restent inférieurs à ceux des ouvriers blancs et que les Noirs occupent en majorité des emplois peu qualifiés.

La migration des Noirs du sud vers le nord et l'est des Etats-Unis

Ainsi les grandes métropoles du nord des États-Unis comme Chicago et Detroit deviennent de véritables terres promises pour les Noirs du sud en raison des opportunités économiques qu’elles offrent mais aussi en raison de leur situation sociale moins pénible que dans le sud.

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LE GHETTO NOIR DE LA PREMIERE MOITIE DU XXe SIECLE

Comme nous l’avons vu dans notre article précédent, traitant de la formation des ghettos noirs, au début du XXe siècle des milliers d’Africains-américains quittent le sud des États-Unis pour s’installer dans les grandes métropoles du nord. Cet important mouvement de population, sans précédent dans l’histoire américaine, a pour cause principale les difficultés économiques et sociales que connaissent les Noirs dans le sud en raison de la ségrégation.

Des villes comme New York, Detroit et Chicago accueillent alors chaque années des milliers de migrants noirs venus du sud à la recherche de meilleures conditions de vie. Les quartiers noirs s’étendent peu à peu à l’image du South Side de Chicago qui  devient une véritable ville dans la ville avec ses institutions (églises, magasins…) réservées aux Noirs.

Le ghetto, un lieu de diversité

Le ghetto noir du début du XXe siècle se caractérise par sa diversité sociale. Celui-ci est alors une sorte de microcosme de la société américaine. Des familles noires appartenant à la classe moyenne voire aisée (pasteurs, avocats, médecins…) y cohabitent avec des familles plus modestes.

La cohabitation dans le ghetto d’individus ayant des situations économiques et sociales variées trouve son explication dans la ségrégation. Bien que plus subtile et moins éprouvante que dans le sud des États-Unis la ségrégation,surtout spatiale, est bien présente dans les villes du nord.  Ainsi les Noirs n’ont pas d’autres choix que de vivre  dans des quartiers séparés et ce qu’importe leur niveau sociale.

Des relations difficiles avec les autres communautés

L’arrivée massive de populations noires dans les villes du nord est alors perçue comme une menace. Certains quartiers exclusivement habités par des blancs mettent en place des règles tacites empêchant toute installation de personnes considérés comme non Blanches par exemple les migrants irlandais, longtemps considérés comme non Blancs, et noirs.

Les relations sont aussi difficiles entre les Noirs et les migrants récemment arrivés aux États-Unis. Ces derniers voient d’un mauvais œil  l’arrivée des Noirs qui les concurrencent sur le marché du travail. Les Noirs sont accusés d’accepter de bas salaires et d’être des briseurs de grève, puisqu’ils étaient régulièrement embauchés par les patrons d’usines afin de palier à l’absence des ouvriers lors des grandes grèves syndicales du début du XXe siècle.

Les tensions entre les Noirs, les Blancs (WASP) et les migrants atteignent un pic lors de l’été 1919 aussi connu sous le nom de Red Summer. Durant cet été des émeutes raciales éclatent dans plusieurs villes américaines comme Washington D.C, New York, la Nouvelle-Orléans ou encore Philadelphie. On recense en tout 25 villes touchées par des émeutes durant cet été.

L’une des émeutes les plus connues est  celle de Chicago qui débute suite à la noyade d’un enfant noir s’étant baigné dans une plage du Lac Michigan réservée aux Blancs.

Un ostracisme social à l’origine de mouvements politiques et culturels

Figures de la Harlem Renaissance

Le confinement des Noirs dans des quartiers réservés et les discriminations qu’ils subissent aussi dans le nord sont à l’origine de mouvements politiques et culturels dans les ghettos noirs.

Parmi ces mouvements on peut citer l’Universal Negro Improvment Association (UNIA) fondée par Marcus Garvey en 1917 et qui s’établit aux États-Unis, plus précisément à Harlem (New York), en 1919. Premier véritable mouvement politique de masse noir, Marcus Garvey organise régulièrement d’immenses processions dans Harlem,  l’UNIA prône la fierté noire et l’exode des Noirs vers l’Afrique.

Mais le mouvement noir de l’époque le plus connu reste la Harlem Renaissance, aussi connue sous le nom de The New Negro, qui s’étend des années 1920 aux années 1930. La Harlem Renaissance débute par les travaux d’intellectuels noirs comme William E. B. Dubois visant à montrer l’importance et la singularité de la culture noire aux États-Unis. Le mouvement s’étend rapidement à tous les domaines artistiques comme la musique, la peinture et la littérature et connait un retentissement mondiale. Parmi les grandes figures de la Harlem Renaissance on peut citer les musiciens Louis Amstrong et Duke Ellington mais aussi le romancier Langton Hugues.

Des mouvements religieux noirs émergent aussi à la même époque. Le plus connu d’entre eux est la Nation of Islam fondée par Wallace D. Fard en 1930. Mélange d’Islam et de la tradition nationaliste africaine-américaine, la Nation of Islam prône la supériorité des Noirs.

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LE GHETTO NOIR DE LA SECONDE MOITIE DU XXe SIECLE

L’après seconde guerre mondiale est marqué aux États-Unis par la montée en puissance du Mouvement pour les droits civiques. Initié par un mouvement de boycott des transports en commun de la ville de Montgomery (Alabama)  mené par Martin Luther King Jr. en 1955, le Mouvement pour les droits civiques entend lutter pour la fin de la ségrégation raciale dans le sud des États-Unis en utilisant la non-violence.

Si dans un premier temps l’action de Martin Luther King Jr. et de son organisation, Southern Chistian Leadership Conference (SCLC), se concentre sur les états du sud des États-Unis, là où la ségrégation est la plus violente. Au milieu des années 1960, après avoir obtenu des avancées politiques avec  notamment le vote du Civil Rights Act en 1964,  Martin Luther King Jr. oriente son action politique vers les quartiers urbains noirs du nord.  Il s’installe alors  avec son organisation dans le South Side de Chicago et mène plusieurs actions pour la déségrégation spatiale à Chicago. En 1966, il organise une marche pour le logement dans le quartier exclusivement Blanc de Gage Park où il doit faire face à l’agressivité de habitants opposés à la déségrégation de leur quartier.

Face à cette importante opposition, implicitement soutenue par les autorités de la ville de Chicago, l’action de Martin Luther King Jr en faveur de la déségrégation est un échec.

A la fin des années 1960 (1967-1968) de nombreux quartiers urbains noirs connaissent de violentes émeutes. Ces émeutes trouvent leur explication dans la situation de plus en plus difficiles des ghettos noirs et ce malgré le vote de lois sensées améliorer les conditions des Africains-américains.

La mutation des ghettos

Avec la mise en place des lois destinées à mettre fin à la ségrégation les ghettos changent de visage.

Il y a d’abord une fuite des habitants les plus aisés. En effets, ceux-ci n’étant plus contraints de vivre dans des quartiers séparés quittent les quartiers urbains noirs pour des quartiers jugés plus favorables, et anciennement habités par des Blancs qui eux commencent leur grand exode vers les banlieues où ils forment des communautés plus ou moins fermées. Le départ des Noirs les plus aisés entraîne une dégradation économique et structurelle des quartiers noirs, qui s’ajoute à l’augmentation du chômage due à la fermeture des usines . En effet, les impôts bien souvent payés par les foyers les plus riches permettent de faire fonctionner les services publics comme les écoles. Sans l’apport de ces  impôts bien des municipalités se retrouvent rapidement démunies.

Il faut aussi prendre en compte les politiques économiques et sociales conservatrices mises en place dans les années 1980 par le président  Ronald Reagan afin de diminuer les dépenses de l’Etat jugées trop importantes.

Représentation des deux célèbres gangs noirs de Los Angeles: Les Bloods et les Crips

Dans les années 1970 et 1980, les ghettos sont touchés par l’augmentation de la criminalité. Notamment celles liées aux gangs. Si ils ont toujours existé dans les quartiers urbains noirs les gang connaissent un développement important dés les années 1970 et s’organisent comme de véritables entreprises. Cette expansion des gangs est liée au développement du commerce de la drogue dans les quartiers noirs, notamment des drogues bon marché comme le crack, dérivé de la cocaïne, qui provoque de véritables ravages sanitaires et sociaux.

La situation explosive des années 1990

A la fin des années 1980, la criminalité est telle dans les ghettos que certains villes se dotent de lois répressives connues sous le nom Tolérance Zero. L’exemple le plus connu d’application de cette doctrine est la ville de New York où le maire Rudolf Giuliani la met en pratique dés 1994.

Si la politique de Tolérance Zéro a permis une baisse significative de la criminalité à New York celle-ci fit l’objet de nombreuses critiques sur son caractère uniquement répressif et sur certaines de ses dérives, notamment les bavures policières.

En 1992, de violentes émeutes éclatent dans le quartier de Watts à Los Angeles. Ces émeutes sans précédent depuis les grandes émeutes de la fin des années 1960 font suite au verdict du procès de l’affaire Rodney King. L’affaire débute l’année précédente lorsqu’un automobiliste noir, Rodney King, est passé à tabac par quatre policiers blancs. Filmé par un amateur l’affaire devient très médiatique et le verdict du procès qui innocente les quatre policiers provoque la colère de la communauté africaine-américaine.

Les émeutes de Los Angeles ont aussi des raisons bien plus profondes que celles de l’affaire Rodney King.

Les tensions entre les Noirs et les nouvelles populations migrantes comme les Hispaniques et les Coréens, dont les boutiques implantés dans les ghettos noirs sont largement vandalisées durant les émeutes, les relations difficiles avec les institutions étatiques comme la police mais aussi, et surtout, le sentiment d’abandon de toute une frange de la communautés noire qui n’a pas pu profiter des apports du Mouvement pour les droits civiques et qui a subit de plein fouet une forte dégradation sociale sont aussi à prendre en compte.

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